Avec les « Mémoires d’Hadrien », Marguerite Yourcenar nous convie à découvrir cet empereur Romain « glorieux, humaniste et helléniste » à qui elle donne la parole.
L’écriture ciselée de cette femme, « immortelle »depuis son entrée à l’Académie française, nous accompagne pour un voyage à la rencontre de la civilisation Gréco-Romaine.

Les « Mémoires d’Hadrien » ont été publiés en 1951, soit quelques années après la fin de la 2ème guerre mondiale, période où l’Occident, après le nazisme, réfléchit sur les valeurs qui fondent notre civilisation. Dans ces Mémoires, Marguerite YOURCENAR, à travers le personnage historique de l’empereur HADRIEN, porte une réflexion forte sur l’Occident et le sens de la vie.
Au préalable, voici quelques informations importantes, pour mieux comprendre le contexte historique des événements qui nous sont racontés :
- HADRIEN est un empereur Romain né le 24 janvier 76 et décédé à 62 ans, le 10 juillet 138 de notre ère.Il règnera pendant 21 ans, de l’an 117 jusqu’à sa mort en 138.
- Tout au long de ce roman historique, poétique, philosophique, c’est Hadrien qui parle à la première personne du singulier
- On a vraiment l’impression de lire les Mémoires authentiques de l’empereur Hadrien mais non, il n’a jamais écrit ses Mémoires!
Marguerite Yourcenar lui donne la parole, et elle déclare dans son Carnet de notes :
“Si j’ai choisi d’écrire ces Mémoires d’Hadrien à la première personne, c’est pour me passer le plus possible d’intermédiaires, fût-ce de moi-même.
Hadrien pouvait parler de sa vie plus fermement et plus subtilement que moi”.
Elle est imprégnée de ce personnage qu’elle admire, et qui sera présent tout au long de sa vie. - Avec « Mémoires d’Hadrien », nous allons partager avec « lui » / avec elle, les 10 dernières années de la vie cet empereur qui réussira la réalisation de ses volontés politiques, éthiques, philosophiques, et artistiques, en arrêtant l’expansion de l’empire, en le pacifiant, et en glorifiant, par son règne, la civilisation Romaine.
Enfin, bon à savoir au préalable :
=>Tout au long de l’ouvrage, on lit les lettres qu’il envoie à « Mon cher Marc ». Mais qui est donc ce cher Marc ? Il s’avère qu’il s’agit de Marc-Aurèle, empereur romain et philosophe stoïcien, qui a écrit « Pensées pour moi-même » qu’on peut lire maintenant, des siècles après.

Marc-Aurèle, empereur romain et philosophe Stoïcien
Hadrien s’adresse à son cher Marc, et il le considère comme son petit-fils, ce qu’il est légalement, mais pas biologiquement.
En effet, l’empereur Hadrien n’a jamais eu d’enfant et il n’avait donc personne pour lui succéder. Mais parce qu’il voulait que l’empire bénéficie après lui des meilleurs empereurs, il a adopté ANTONIN, qui deviendra l’empereur Antonin le Pieux, et lui succèdera. Et Hadrien voulant assurer sa succession sur plusieurs générations, il a exigé d’Antonin qu’il adopte MARC-AURELE.
Hadrien s’adresse de façon épistolaire à Marc-Aurèle. En cet adolescent, il perçoit un fort potentiel intellectuel, et qu’une fois au pouvoir, il saura mener l’empire vers les meilleurs auspices.
A la parution de cet ouvrage contenant une richesse inouïe de reconstitutions historiques, le succès a été mondial.
« Mémoires d’Hadrien » est récompensé par :
- le Prix Femina-Vacaresco (du nom d’une poétesse roumaine)
- puis le Prix de l’Académie française en 1952, quand même !
« Mémoires d’Hadrien » va permettre à Marguerite Yourcenar d’affirmer définitivement son statut d’écrivain. Elle réussira la prouesse d’obtenir l’aval des historiens qui lui accordent une fidélité historique rigoureuse. Le fait est qu’elle a travaillé pendant des années pour réunir tous les éléments de cette période de l’empire.

« Mémoires d’Hadrien » est constitué de 6 parties qui structurent ce roman historique passé à la postérité.
D’emblée, reconnaître qu’on est impressionné:
- Par l’ampleur de cette narration d’événements historiques qui remontent au deuxième siècle de notre ère.
Marguerite Yourcenar y introduit :
=>La philosophe grecque à laquelle Hadrien était très attaché
=>La spiritualité telle qu’elle s’exprimait alors. - Par son style unique, cette écriture concise, classique, élégante, qui confère du poids et un sens accru à la narration.
Subtilement, Marguerite Yourcenar nous entraîne dans une réflexion profonde sur ce qui constitue une civilisation, sur sa fragilité, sur son déclin puis sur sa disparation.
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- ANIMULA VAGULA BLANDULA (Petite âme vagabonde et câline).
Dans cette première partie, Hadrien, vieillissant et malade, fait le bilan de sa vie, exprime ses goûts aussi.
Dans la 1ère lettre qu’Hadrien envoie à son cher Marc, il a 60 ans, et il aborde d’emblée sa perception de l’approche de la mort.
Et voilà le style poétique de Hadrien et donc de Marguerite pour exprimer ça :
« Comme le voyageur qui navigue entre les îles de l’archipel voit la buée lumineuse se lever vers le soir, et découvre peu à peu la ligne du rivage, je commence à apercevoir le profil de ma mort ».
Hadrien n’en aborde pas moins plein de sujets débordants de vitalité, en évoquant l’époque où il était en pleine possession de son corps :
Le vin, par exemple, qu’il / elle décrit ainsi :
« Le vin nous initie aux mystères volcaniques du sol, aux richesses minérales cachées ».Et Hadrien se moque du « pédantisme des grands connaisseurs de crus ».
Quant à l’eau, il / elle nous dit :
« L’eau bue dans la paume ou à même la source fait couler en nous le sel le plus secret de la terre et la pluie du ciel ».
La nourriture est aussi abordée, en des termes très drôles, où Hadrien se moque des Gymnosophistes (étymologie : les sages nus), ces ascètes indiens qui vivaient presque nus, s’adonnaient à la contemplation et s’abstenaient de viande, de femme et de vin.
Hadrien est leur contraire. C’est un homme qui aime la vie, la nourriture y compris carnée, les bons vins. Il accepte pleinement sa sensualité, et il a des rapports sexuels aussi bien avec des femmes qu’avec des hommes.
Cette première Lettre d’Hadrien est profondément traversée par la conscience que sa santé chancelle, comme en témoignent ces extraits :
« Mon corps, ce fidèle compagnon, cet ami plus sûr, mieux connu de moi que mon âme, n’est qu’un monstre sournois qui finira par dévorer son maître »
« De tous les bonheurs qui l’entement m’abandonnent, le sommeil est l’un des plus précieux » / « Un court moment d’assoupissement complet, à mon âge, devient l’équivalent des sommeils qui duraient autrefois toute une demi-révolution des astres. Mon temps se mesure désormais en unités beaucoup plus petites ».
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- VARIUS, MULTIPLEXE, MULTIFORMIS (Varié, complexe, changeant)
Avec cet intitulé, Hadrien illustre symboliquement l’état de l’Empire romain sous le règne des empereurs qui l’ont précédé
Ils ont développé et accéléré une politique d’expansion territoriale incessante, au prix de violences, de mises sous le joug Romain de populations résistantes.
Hadrien aspire à une consolidation des territoires acquis, à l’instauration d’une paix bénéfique à la fois à l’Empire et aux peuples très divers et variés qui le constituent.

L’Empire romain en 118 apr. J.-C.
Hadrien règnera de l’an 117 jusqu’à sa mort en 138
Hadrien évoque son grand-père, qui croyait aux prédictions des astres, et qu’il décrit ainsi : « Grand vieillard émacié et jauni par l’âge, dont les vêtements des jours ordinaires se distinguaient à peine de ceux des vieux mendiants ». Ce grand-père singulier emmenait souvent Hadrien enfant observer le ciel pendant les nuits d’été, « en haut d’une colline aride », et Hadrien s’endormait, fatigué d’avoir compté les météores. Cela n’empêchait pas le grand-père de décrypter des présages dans les astres, et l’année des 11 ans d’Hadrien, il lut dans sa paume d’enfant qu’il sera empereur.
Quant à ses parents, Hadrien confie au jeune Marc-Aurèle, que son père était « Un homme accablé de vertus. Sa voix n’a jamais compté au Sénat. Il était sans ambitions, sans joie. Il avait développé à l’égard des êtres un extraordinaire scepticisme dans lequel il m’incluait déjà tout enfant ». Hadrien avait 12 ans au décès de « cet homme surmené ». Ma mère s’installa pour la vie dans un austère veuvage ». Hadrien n’a donc pas été gâté du point de vue de l’amour dont a besoin un enfant. Heureusement, il a bénéficié des revenus confortables de sa famille.
C’est ainsi qu’il a pu avoir accès à l’histoire séculaire de l’Empire Romain, à la culture, aux arts, à la poésie, à la civilisation grecque et à sa philosophie.
Soucieux de transmettre, l’empereur Hadrien parlera à son petit-fils Marc-Aurèle :
. de ses exercices de rhétorique qui l’enivrèrent,
. de poètes qui lui ont frayé des voies toutes nouvelles,
. de son amour de la langue grecque, et de la philosophie si bien illustrée par Socrate, un de ses fondateurs.
La sagesse qu’Hadrien a acquise par la philosophie grecque née au 5ème siècle avant JC se traduit par un :
« J’ai cherché la liberté plus que la puissance, et la puissance seulement parce qu’en partie, elle favorisait la liberté ».
Mais Hadrien ne veut pas cacher à Marc-Aurèle l’horreur de certaines batailles. L’une d’entre elles avait duré 11 mois, et il avait été envoyé sur les champs de bataille au titre de gouverneur, avec les pouvoirs de général en chef. Voici un court extrait de l’atrocité….
« Nos ennemis brûlaient vivants leurs prisonniers ; nous commençâmes à égorger les nôtres, faute de moyens de transport pour les expédier sur les marchés d’esclaves de Rome ou de l’Asie ».
Il dénonce de nouveau tout accroissement nouveau de l’Empire qui est pour lui « une excroissance maladive, un cancer, ou l’œdème d’une hydropisie dont nous finirions par mourir ».
Lors d’une de ses nombreuses missions au sein de l’immense Empire Romain, Hadrien se retrouve Gouverneur en Syrie, dont la ville de Antioche allait devenir un des pôles du christianisme. Hadrien reconnaît qu’il n’a pas de sympathie pour les chrétiens qu’il dénomme « cette secte » (et c’en était une, à l’époque), mais il les respecte, et il condamnera le massacre d’un groupe de chrétiens, qu’il qualifiera de « acte odieux ».
Hadrien n’oublie pas d’évoquer sa grande amitié depuis toujours avec Plotine, l’épouse de l’empereur Trajan. Ils ont à peu près le même âge, la quarantaine et ils partagent une même vision du monde. Elle reconnait en Hadrien le profil idéal pour mener l’Empire Romain vers le meilleur, et elle argumente auprès de son époux, sans descendance, pour qu’il adopte Hadrien. Il semblerait que Trajan, pour avoir un héritier, se soit résolu à adopter Hadrien. Mais tout au long de son règne, il repoussera à plus tard la démarche officielle d’adoption.
Plotine est décrite par les auteurs antiques comme une femme cultivée, intelligente et modeste, de grande vertu et pieuse. Elle est aussi réputée pour son intérêt pour la philosophie, et l’école épicurienne d’Athènes est sous sa protection. Hadrien évacue tout soupçon de traitrise car entre eux, – c’est ainsi qu’il l’exprime à Marc-Aurèle :
« L’intimité des corps, qui n’exista jamais entre nous, a été compensée par ce contact de deux esprits étroitement mêlés l’un à l’autre ».
Hadrien valorise aussi l’amitié car il sait que Marc-Aurèle aura beaucoup de joie à se lier d’amitié, et que c’est un atout dans cet univers de l’empire romain où les coups bas pleuvent !
Puis en cette année 117, arrive ce qui va révolutionner la vie d’Hadrien : la mort de l’empereur Trajan qui venait de régner ! Trajan n’a alors que 53 ans. Très affaibli par sa dernière campagne où son empire a perdu des milliers de soldats, Trajan est atteint par ce qu’on peut nommer maintenant un accident vasculaire, et il se retrouve hémiplégique. S’ensuivront des complications respiratoires. Son paludisme a pu aussi engendrer ces funestes conséquences.
Trajan, sans enfant successeur, avait jusque-là toujours repoussé à plus tard toute démarche officielle pour adopter Hadrien. Mais il semble avoir cédé, à l’approche de la mort.
Toutefois, Hadrien ne cache pas que ses adversaires accusent l’impératrice Plotine et le Préfet d’avoir manœuvré, et qu’ils auraient produit un faux du consentement de Trajan sur l’adoption.
A ce jour, les historiens contemporains sont eux-mêmes divisés, et le mystère reste entier !
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3. TELLUS STABILITA (La terre retrouve son équilibre)
L’empereur Hadrien est maintenant au pouvoir.
Lettré, poète, philosophe et fin stratège, Hadrien rompt avec la politique expansionniste de son prédécesseur.
Il affirme : « Je tâchai de faire passer dans les pourparlers cette ardeur que d’autres réservent pour le champ de bataille; je forçai la paix ».
Mais il doit aussi faire face à de violentes rivalités d’adversaires puissants qui ont le goût du pouvoir et ne peuvent pas se résigner à ce qu’il soit devenu Empereur :
« J’acceptai donc la guerre comme un moyen vers la paix si les négociations n’y pouvaient suffire ».
Il charge donc son tuteur très âgé, haut chevalier qui l’a efficacement aidé à accéder au pouvoir, de neutraliser les quatre fomenteurs qui préparent donc un coup d’Etat. Mais ce dernier n’y alla pas par quatre chemins, et il fit éliminer les quatre complotistes !
Hadrien nous confie : « Ce vieillard frappa comme la foudre / Il avait oublié que j’aurais à vivre avec les suites de ces meurtres pendant plus de vingt ans / Une vague de terreur déferla sur Rome ».
Puis Hadrien fait avec soulagement le constat qu’il bénéficie d’une vraie adhésion du peuple romain. « On porta aux nues, dit-il, ma patience envers les solliciteurs, mes fréquentes visites aux malades des hôpitaux militaires, ma familiarité amicale avec les vétérans rentrés au foyer ».
Hadrien, tout au long de son règne (de 117 à 138) s’appliquera à prendre des mesures pour soulager la misère humaine. Mais il perçoit ardemment que le pouvoir restera impuissant face à la nature des choses. « Quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours la longue série des maux véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l’amour non partagé, l’amitié rejetée ou trahie : tous les malheurs causés par la divine nature des choses ».
Hadrien sera notamment très sensible à l’esclavage, réalité qu’il ne veut pas immuable, et il confie : « Je tenais à ce que la plus déshéritée des créatures, l’esclave nettoyant les cloaques des villes, le barbare affamé rôdant aux frontières, eût intérêt à voir durer Rome ».
C’est ainsi qu’il fera évoluer la loi. « J’ai veillé à ce que l’esclave ne fût plus cette marchandise anonyme qu’on vend sans tenir compte des liens de famille qu’il s’est créés. J’ai défendu qu’on l’obligeât aux métiers déshonorants ou dangereux, qu’on les vendît aux tenanciers de maisons de prostitution ou aux écoles de gladiateurs ».
=> Alors, avez-vous remarqué l’utilisation aisée de l’imparfait du subjonctif par Marguerite Yourcenar ? En notre début du XXIème siècle où les langues nationales sont maltraitées, c’est un vrai bonheur de la lire et de constater qu’on a là dans toute sa splendeur la langue française ancestrale.
La condition des femmes est un autre domaine dans lequel Hadrien se mobilise. Au IIème siècle de notre ère, c’est très fort. Ainsi par la loi, il a instauré des droits pour les femmes, et les a fait respecter.
Ecoutons-le : « J’ai accordé à la femme une liberté accrue d’administrer sa fortune, de tester (écrire un testament) ou d’hériter. J’ai insisté pour qu’aucune fille ne fût mariée sans son consentement : ce viol légal est aussi répugnant qu’un autre ».
Hadrien, tout au long de son règne, mettra toute sa puissance à la consolidation des frontières devenues poreuses. Il fondera de nouvelles villes et développera des infrastructures de génie.
Dans ces « Mémoires », Hadrien évoque la construction de systèmes d’aqueducs, de digues, de fortifications, de ports, de bibliothèques.
Le fait est que la grande civilisation que l’Empire romain a portée continue de nous éblouir. Hadrien évoque ainsi les arènes de Nîmes. On peut continuer, des siècles après, d’admirer cet amphithéâtre grandiose qui pouvait alors accueillir jusqu’à 24 000 spectateurs.
Le génie romain éclate aussi sous nos yeux avec le splendide Pont-aqueduc du Gard.

Arènes de Nîmes Le Pont-aqueduc romain du Gard Le Colisée
Beaucoup d’autres témoins architecturaux témoignent de la grandeur de la civilisation romaine, comme :
- Toujours à Nîmes, le Temple romain Maison Carrée,
- Le théâtre antique d’Orange,
- L’amphithéâtre d’Arles.
Hadrien résume bien son engagement à fonder et embellir des villes :
« Je me sentais responsable de la beauté du monde. Je voulais que les villes fussent splendides, aérées, arrosées d’eaux claires ».
« Je voulais que l’immense majesté de la paix romaine s’étendît à tous / Que dans un monde bien en ordre, les philosophes eussent leur place, et les danseurs aussi ».
Un peu plus loin, il évoque les sciences et combien il accorde de l’importance à leur développement :
- L’astronomie, et sans le rejet des astrologues car « l’homme, parcelle de l’univers, est régi par les mêmes lois qui président au ciel »,
- «Les mathématiques célestes aux spéculations abstraites »,
Cette 3ème partie TELLUS STABILITA, comme on vient de le voir, est vraiment foisonnante et fascinante. Elle révèle un empereur HADRIEN pacificateur, animé par un idéal civilisateur, qui savait intérioriser les valeurs acquises par la philosophie pour les faire devenir réalité.
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- SAECULUM AUREUM (L’âge d’or)
Alors que Hadrien est en Asie Mineure (région située principalement en Turquie), il se fait héberger par Proculus, le procurateur de la province (le procurateur est un fonctionnaire romain qui gouverne une province). Un soir, il est convié par son hôte homme de goût, à participer à des réunions littéraires. Et c’est là que commence L’AGE D’OR, SAECULUM AUREUM.
L’AGE D’OR DE LA VIE AMOUREUSE DE HADRIEN
Lors de cette soirée, Hadrien croise un jeune garçon dont il dit d’emblée : « Placé à l’écart, il écoutait ces strophes difficiles avec une attention à la fois distraite et pensive, et je songeai immédiatement à un berger au fond des bois, vaguement sensible à quelque obscur cri d’oiseau ».
Il s’appelle Antinoüs. C’est un adolescent d’origine grecque, issu d’une famille pauvre. Donnons la parole à Hadrien pour saisir comment s’est développé cet amour :
« Sa présence était extraordinairement silencieuse ; il m’a suivi comme un animal ou comme un génie familier. Ce beau lévrier avide de caresses et d’ordres se coucha sur ma vie ».

Antinoüs
L’AGE D’OR DE L’AMITIE
L’âge d’or d’Hadrien, c’est aussi sa rencontre avec celui qui allait devenir son meilleur ami : Arrien de Nicomédie.

Arrien de Nicomédie
» Plus jeune que moi d’environ 12 ans, il avait déjà commencé cette belle carrière politique et militaire dans laquelle il continue de s’honorer ».
Une amitié et une estime profonde va les relier à jamais.
Alors, avec Arrien, grand ami de Hadrien, on ne peut pas ne pas évoquer le grand EPICTETE, ce philosophe stoïcien dont les enseignements ont profondément influencé la pensée occidentale.

Epictète
Né esclave, Epictète a ouvert sa propre école de philosophie à Nicopolis, après avoir été affranchi. Il a enseigné le STOICISME, l’importance de la vertu, de la raison, et l’acceptation des événements extérieurs qui échappent à notre contrôle.
Mais quel est donc ce lien entre Arrien et Epictète ? Ecoutons Hadrien / Marguerite :
« Dans sa jeunesse, Arrien avait été la proie d’une de ces étranges passions de l’esprit, sans lesquelles il n’est peut-être pas de vraie sagesse, ni de vraie grandeur. Deux ans de sa vie s’étaient écoulés dans la petite chambre froide et nue où agonisait Epictète ; il s’était donné pour tâche de recueillir et de transcrire mot pour mot les derniers propos du vieux philosophe malade ».
Effectivement, l’histoire officielle nous confirme que Epictète n’avait pas écrit, et que c’est grâce à Arrien, le cher ami de l’empereur Hadrien, que ses enseignements stoïciens sont passés à la postérité.
On ne peut pas, évidemment, ne pas établir un parallèle avec Socrate qui n’avait jamais rien écrit, et Platon grâce à qui la totalité de la pensée socratique datant du Vème siècle avant Jésus-Christ, est lue en notre début du XXIème siècle.
L’AGE D’OR DU PANTHEON
Sous le règne d’Hadrien, seront réalisés de grands travaux de création et de restauration de monuments qui deviendront historiques dans la Rome éternelle.
La restauration est alors active pour rénover le Colisée.
Pour ces monuments que l’Empire Romain lèguera à la postérité, l’empereur Hadrien fait appel aux plus grands ingénieurs, aux plus grands architectes et aux plus grands artistes.
C’est ainsi que sont apparus des temples et bâtiments qui marquèrent son règne.
Ainsi en est-il du Temple de Vénus et de Rome, dont il a dessiné les plans.
Il était dédié à deux divinités :
=> Vénus, déesse de l’amour et de la beauté, et Rome, personnification de la ville elle-même.
Cette double dédicace symbolisait le lien sacré entre la ville et ses origines mythologiques.
Pour la construction de ce temple, Hadrien / Marguerite nous raconte que 24 éléphants avaient été très utiles pour « amener à pied d’œuvre d’énormes blocs, diminuant d’autant le travail forcé des esclaves ».
Quant au Panthéon, construit aussi sous le règne de l’empereur Hadrien, il continue, des siècles après, à symboliser la capitale romaine. Une ébauche avait été construite en l’an 27 avant J.C. mais il n’en restait plus grand-chose quand Hadrien a exercé sa fonction d’empereur. Ce monument emblématique qui abrite des tombeaux de personnalités célèbres, d’artistes et de rois d’Italie attire chaque année de milliers de touristes.

Le temple de Venus et de Rome Le Panthéon
Et mentionnons les incroyables murs d’Hadrien, construits sur des frontières du grand Empire Romain !

Un des murs d’Hadrien, pour sécuriser les frontières de l’Empire Romain
Une épouse non aimée
Après avoir évoqué précédemment l’existence d’une épouse qu’il n’a jamais aimée, et qu’il ne voit que rarement, dans ce chapitre, Hadrien se confie. Il la voit lors d’une cérémonie.
Et voici ce qu’il dit :
« J’aurais pu me débarrasser par le divorce de cette femme point aimée. Mais elle me gênait fort peu, et rien dans sa conduite ne justifiait une insulte si publique. Comme beaucoup de femmes peu sensibles à l’amour, elle en comprenait mal le pouvoir ; cette ignorance excluait à la fois l’indulgence et la jalousie. Je savais gré à sa froideur de n’avoir pas pris d’amant ».
Nous voilà fixés sur la nature très conventionnelle de son mariage.
Pour autant, même s’il a éprouvé une passion pour le jeune Antinoüs, il sait aussi s’intéresser aux femmes. C’est ainsi qu’il se confie :
« On m’a reproché mes quelques adultères avec des patriciennes. J’ignorais presque tout de ces femmes : la part qu’elles me faisaient de leur vie tenait entre deux portes entrebâillées.
Pourtant, parmi ces maîtresses, il en est une au moins que j’ai délicieusement aimée. Je lui ai connu des douzaines d’amants ; elle en perdait le compte ; je n’étais qu’un comparse qui n’exigeait pas la fidélité ».
Il semble qu’on pourrait établir là aussi un parallèle entre l’empereur Hadrien et Marguerite Yourcenar. En effet, quand on aborde la vie de notre grande référence de la littérature, on peut constater que ses attirances amoureuses pouvaient s’exercer aussi bien sur des femmes que sur des hommes.
La fin de l’âge d’or avec la mort de Antinoüs
Ces années de bonheur prennent fin à la mort prématurée de Antinoüs en Egypte. Le « jeune berger devenu jeune prince », selon les mots de Hadrien va décéder en se noyant.
Cette mort bouleverse profondément Hadrien.
Très affecté, il écrit : « L’avenir ne pouvait désormais rien m’apporter, rien du moins qui pût passer pour un don. Mes vendanges étaient faites ; le moût de la vie emplissait la cuve ».
Quand Hadrien découvrit le corps sans vie d’Antinoüs, « déjà enlisé par la boue du fleuve », il se confie : « Tout croulait. Le Zeus Olympien, le Maître de tout, le Sauveur du Monde s’effondrèrent, et il n’y eut plus qu’un homme à cheveux gris sanglotant sur le pont d’une barque ».
Une réflexion métaphysique profonde sur l’âme et la chair marque la fin de ce SAECULUM AUREUM, cet âge d’or désormais terminé.
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- DISCIPLINA AUGUSTA (Discipline auguste)
Lors de son séjour en Grèce, Hadrien s’émerveille de nouveau de la beauté d’Athènes, où il séjourne chez son ami Arrien.
Il lit beaucoup, il évoque notamment le poète Antimaque dont il appréciait « ce style obscur et dense, ces phrases amples et pourtant condensées à l’extrême, grandes coupes de bronze emplies d’un vin lourd ». Là, on est quelque part dans une description du style de Marguerite Yourcenar !
Hadrien – via Marguerite ! évoque les mystères d’Eleusis, et combien le fait d’avoir été initié à ces mystères a amplifié sa sagesse. Dans ce culte ésotérique de la Grèce antique, qui se tenait précisément dans ville d’Eleusis, proche d’Athènes, les personnages principaux sont Déméter, la déesse du blé et Hadès, dieu du monde souterrain.
Ce culte est très centré sur la philosophie développée autour de la mort et de la renaissance.
A noter que les grands philosophes de l’Antiquité, Socrate, Platon, Aristote et Epicure avaient tous été initiés aux mystères d’Éleusis.
Hadrien parle aussi du christianisme, que précédemment il a qualifié de secte, ce qui était le cas. Il s’avère que l’évêque des chrétiens lui a envoyé une apologie de sa foi.
D’emblée, Hadrien indique ici dans ses Mémoires qu’il venait de rappeler à tous les gouverneurs que la protection des lois s’étend à tous les citoyens, et que les diffamateurs des chrétiens seraient punis s’ils portaient contre eux des accusations sans preuves.
Dans la foulée, Hadrien s’est même procuré des renseignements sur la vie du jeune prophète Jésus, qui fonda la secte, et dit-il, « qui mourut victime de l’intolérance juive il y a environ 100 ans ».
Lors de sa lecture de l’apologie de la foi chrétienne, il apprécie (voici ses mots) « ces vertus de gens simples, leur douceur, leur ingénuité, leur attachement les uns aux autres ».
Toutefois, il n’adhère pas à cette foi. Par exemple, pour lui, l’injonction d’aimer autrui comme soi-même est trop contraire à la nature humaine, et « ne convient nullement au sage, qui ne s’aime pas particulièrement soi-même ».
Hadrien évoque aussi le Judaïsme « qui a sa place parmi les religions de l’empire », dit-il, et il tient à faire de Jérusalem « une ville comme les autres, où plusieurs races et plusieurs cultes pourraient exister en paix ».
Dans cette partie, Hadrien aborde les débuts de ses problèmes de santé, où son corps cessait de ne faire qu’un avec son âme, avec l’acheminement vers la douleur, de forts maux de tête, et le constat que le moindre geste devenait une corvée. Son médecin diagnostiqua un « commencement d’hydropisie du cœur », et c’est effectivement une crise cardiaque qui l’emportera à l’âge de 62 ans.
Pour ce qui est de la poésie de Marguerite Yourcenar, déjà évoquée, on ne peut que nous laisser entraîner dans la beauté de ses descriptions.
Ainsi, quand Hadrien revient sur Rome par voie navigable, voici ce qu’il / ce qu’elle dit, elle qui adorait voyager par la mer :
« Une haleine humide s’exhalait de la mer ; les étoiles montaient une à une à leur place assignée ; le navire penché par le vent filait vers l’Occident où s’éraillait encore une dernière bande rouge ; un sillage phosphorescent s’étirait derrière nous, bientôt recouvert par les masses noires des vagues ».
Cette partie DISCIPLINA AUGUSTA, Hadrien la finit par sa valorisation de l’adoption où il reconnait la sagesse de Rome. Il nous confie :
« Je n’ai pas d’enfants, et je ne le regrette pas. Parfois, je me suis reproché de n’avoir pas pris la peine d’engendrer un fils qui m’eût continué ». Mais au final, il sent profondément que « Ce n’est point pas par le sang que s’établit la véritable continuité humaine ». Pour lui l’adoption, « cette décision où l’intelligence préside », lui semblera « toujours infiniment supérieure aux obscures volontés du hasard ».
Vieillissant, fatigué, Hadrien organise donc sa succession en adoptant ANTONIN à qui il demande d’adopter MARC-AURELE. Hadrien choisit ainsi un fils et un petit-fils adoptifs pour assurer la destinée de l’empire dont ils vont hériter.
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- PATIENTIA (Patience, endurance)
Dans cette dernière partie, s’achèveront les Mémoires d’Hadrien.
Hadrien réfléchit ardemment au suicide. Il se dit qu’il pourrait s’enfoncer la dague à la place exacte sous son sein gauche. Il ne se sent plus la vigueur pour le faire, et puis « il est largement convenu qu’un empereur ne se suicide que s’il y est acculé par des raisons d’état ».
Mais pressé d’en finir avec cette vie, il envisage un autre outil de suicide : le poison ! C’est ainsi qu’il sollicite un jeune médecin d’Alexandrie, qui avait retrouvé au Palais « la formule de poisons extraordinairement subtils combinés jadis par les chimistes de Cléopâtre ». Ce médecin refuse de trahir son serment d’Hippocrate, puis devant l’insistance et la souffrance de cet empereur qu’il aime, il finit par accepter d’apporter le lendemain la fiole létale. Mais pour rester fidèle à son serment, le jeune médecin s’administrera à lui-même la dose létale…
Hadrien sera bouleversé par « ce cœur pur de tout compromis » et il renoncera définitivement à se suicider. Il a ainsi appris la patience. Il nous dit : « L’heure de l’impatience est passée; au point où j’en suis, le désespoir serait d’aussi mauvais goût que l’espérance. J’ai renoncé à brusquer ma mort ».
Quant à l’endurance, il sait maintenant qu’il devra faire face aux souffrances. Les médicaments n’agissent plus, l’enflure des jambes augmente, et il se réjouit de n’avoir pas à faire l’épreuve du grand âge.
Et voici comment se finissent les « Mémoires d’Hadrien », cet empereur dont Marguerite Yourcenar a apprécié la compagnie, tout au long de sa vie :
« Petite âme, âme tendre et flottante,
Compagne de mon corps qui fut ton hôte,
Tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus,
Où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois.
Un instant encore, regardons ensemble les rives familières,
Les objets que sans doute, nous ne reverrons plus…
Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts…»

Madame Marguerite Yourcenar, l’Association Culture et Bibliothèques Pour Tous,
vous remercie pour ce magnifique voyage en votre compagnie,
aux côtés de l’empereur Hadrien.
Nous partageons avec émotion votre définition de ce qui
révèle une partie profonde de votre identité :
« Le véritable lieu de naissance
Est celui où l’on a porté pour la première fois
Un coup d’œil intelligent sur soi-même :
Mes premières patries ont été des livres »













