Roman “Sérotonine” de Michel Houellebecq

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“Sérotonine” de Michel Houellebecq  -( 352 pages. 22€. Sorti le 4 janvier 2019.)

Lecture croisée, par Karine Arguillère et Katy Forest

L’auteur

Âgé de 63 ans, Michel Houellebecq est un poète, essayiste, romancier et réalisateur français. C’est l’un des auteurs de fiction en langue française les plus traduits dans le monde.

Michel Houellebecq est originaire de La Réunion. Délaissé par ses parents dès l’âge de 6 ans, il est élevé par sa grand-mère d’origine normande dont il prend le nom comme pseudonyme. Notons que ses parents, comme sa grand-mère, étaient de fervents militants communistes.

Marié à l’âge de 24 ans, sa séparation d’avec son épouse le plonge dans une dépression et il sera pris plusieurs fois en charge en milieu psychiatrique.

Michel Houellebecq a une formation d’ingénieur agronome, diplômé de l’Institut National d’Agronomie de Paris-Grignon. Il a travaillé quelques années au ministère de l’Agriculture puis à l’Assemblée Nationale, dans le domaine informatique, avant de se consacrer à l’écriture.

M.Houellebecq commence par publier des poèmes : deux recueils passés inaperçus, puis deux suivants primés tous les deux. C’est avec ses romans qu’il atteint la notoriété qu’on lui connaît : Extension du domaine de la lutte en 1994, puis Les particules élémentaires en 1998, très grand succès de librairie (300 000 exemplaires vendus). Le roman est couronné du prix Novembre. Comme le précédent, il décrit la misère affective et sexuelle de l’homme contemporain.

Récipiendaire du Prix Goncourt en 2010 pour son roman La carte et le territoire, l’auteur a reçu la Légion d’Honneur des mains d’E.Macron en avril 2019. Sérotonine est son 7ème roman. M.Houellebecq n’avait plus rien publié depuis Soumission, une dystopie qui racontait l’élection d’un président musulman à la tête de l’état français et avait été très médiatisée : le roman était en effet paru le 7 janvier 2015, jour des attentats de Charlie Hebdo.  L’auteur avait dû vivre caché pendant des mois suite à cet événement.

Le livre

Résumé

Ce roman est celui de la lente déchéance de Florent-Claude Labrouste, un quadragénaire dépressif. Dès les premières lignes, le personnage, s’adressant à un lecteur potentiel, affirme être parvenu à la fin de sa vie, une vie dans laquelle il a selon son propre aveu « échoué » : « si ma vie se termine dans la tristesse et la souffrance, je ne peux pas les en incriminer (ses parents), mais plutôt un regrettable enchaînement de circonstances sur lequel j’aurai l’occasion de revenir — et qui constitue, à vrai dire, l’objet de ce livre ».

Le deuxième chapitre reprend l’histoire quelques mois plus tôt et relate la fin du couple que formait FC Labrouste avec une japonaise. Pour échapper à cette relation amoureuse toxique et à son travail de défense des intérêts des agriculteurs français au ministère de l’Agricultur e— une mission en laquelle il ne croit plus ­—  le personnage décide de disparaître. Il quitte son logement, son travail et s’installe dans un hôtel parisien. Commence alors sa déchéance proprement dite : très dépressif, FC Labrouste se voit prescrire du Captorix (médicament inventé par l’auteur), un antidépresseur d’un nouveau type qui étouffe la souffrance mais le rend impuissant et dénué de toute libido. Florent-Claude entame alors un retour vers le passé, ses amours, son unique ami de jeunesse, à travers un road-trip dans la campagne normande. Certaines personnes ayant compté dans sa vie sont évoquées sous forme de souvenirs ; avec d’autres, Florent-Claude reprend contact — Claire, une intermittente du spectacle devenue alcoolique, et Amaury, son ami de promotion, un aristocrate devenu agriculteur. La plus importante, Camille, est une femme avec qui il a vécu une histoire d’amour. S’il finit par la localiser, il ne l’approche jamais tout en rêvant de reprendre le cours de leur histoire — allant jusqu’à organiser le meurtre du fils de Camille, qui pourrait constituer une entrave à leurs retrouvailles…

Genre

C’est un roman réaliste flirtant avec l’autofiction.

Katy : C’est aussi un beau roman d’amour…(jusqu’où est-on prêt à souffrir pour retrouver les premières sensations d’un bonheur amoureux que l’on croit perdu?)

Titre

La sérotonine est un neurotransmetteur souvent appelé hormone du bonheur. En l’occurrence, le titre fait référence au traitement antidépresseur prescrit au personnage, le Captorix, qui permet de sécréter cette hormone en plus grande quantité. Notons que le livre s’ouvre d’ailleurs sur cette phrase qui évoque le traitement : « c’est un petit comprimé blanc, ovale, sécable ». C’est aussi la première phrase du dernier chapitre. Le titre a ceci d’ironique qu’il suggère un état de bonheur que le personnage est très loin d’atteindre bien qu’augmentant plusieurs fois la dose de son traitement…

Construction

43 chapitres composent ce roman en 2 parties distinctes.

Le premier chapitre introduit le personnage principal. Dans le deuxième chapitre, l’histoire reprend quelques mois plus tôt pour se dérouler ensuite de manière plus ou moins chronologique, avec de longues digressions au cours desquelles le personnage évoque ses souvenirs.

Katy : Beaucoup de “flash back” dans un récit qui se prêterait volontiers à une adaptation cinématographique.

Style

De nombreux passages sont caractérisés par de très longues phrases avec des répétitions, dans un style oral s’apparentant au monologue intérieur (voir ex.p9 « Mais je n’ai rien fait (…) flasque et douloureux effondrement ».

Fait inhabituel chez l’auteur : quelques passages sont teintés d’une forme de romantisme avec parfois des envolées lyriques ­— de plus en plus prégnant au fur et à mesure de l’avancement du roman et de l’évocation de Camille, la femme aimée et perdue.

Katy : Style inégal ? Non ! Parfaitement adapté à la situation.

Cynique et drôle (voire féroce) quand il parle du protagoniste et des situations parfois ubuesques dans lesquelles il se retrouve. ( Scène des valises, chez le docteur, au restaurant, cf p44). Tendre et romantique quand il évoque ses amours avec Camille et Kate, les femmes amoureuses en général. Informatif, réaliste et précis quand il s’attaque aux problèmes de l’agriculture.

Intérêt

À travers les considérations du personnage, l’auteur livre un regard très personnel sur la société actuelle et ses dérives : le consumérisme, le pouvoir de l’argent, la déliquescence du monde agricole, la solitude de l’homme moderne… L’acuité de ces remarques (qu’on les partage ou pas), la façon dont elles sont délivrées comme des vérités, bouscule et interroge.

« Ce qui se passe en ce moment avec l’agriculture en France, c’est un énorme plan social, le plus gros plan social à l’œuvre à l’heure actuelle, mais c’est un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM. »

« l’argent allait à l’argent et accompagnait le pouvoir, tel était le dernier mot de l’organisation sociale »

Katy : je cite- Houellebecq “rend compte du monde”. Il est extrêmement doué pour en faire un tableau assez juste. (cf critiques littéraires)

Lecteurs potentiels

À réserver à un lectorat adulte et averti. Eviter de le proposer à quelqu’un de déprimé ou de malade… Surtout qu’il ne risque pas de trouver du Captorix en pharmacie…

Accueil du public

Le livre a fait l’objet d’un gros battage médiatique, avec une sortie très contrôlée pour éviter les fuites avant la parution. Il a été globalement bien accueilli, comme un roman « dans la ligne droite de toute son œuvre » (La Libre Belgique) , un roman « sombre et poignant » (Le Point).

Dans le journal La Croix, Sabine Aurdrerie se demande « s’il s’avance en voyeur cynique ou en moraliste, en opportuniste ou en contempteur 8 ». Dans Télérama, Nathalie Crom trouve que « des héros désabusés qui hantent ses romans, Florent-Claude Labrouste est le plus poignant 9 “.Pour Le Parisien et Pierre Vavasseur, « avion renifleur et visionnaire de son époque, Michel Houellebecq publie, avec Sérotonine, son meilleur livre10» . D’après le journal Le Point, c’est un roman « éminemment romantique » dont on « sort [ … ] bouleversé », ainsi qu’un « livre sombre et poignant ».

Cynique, vulgaire et drôle tellement il est excessif, Sérotonine explore les limites d’un monde fini d’individus désespérés dans une société qui écrase. Ce roman des « espérances déçues » est aussi un grand roman d’amour.  Lire Houellebecq est une épreuve de force. Pour nous empêcher de sombrer, il ponctue heureusement les pensées du narrateur d’humour, politesse du désespoir. La prose est d’une beauté lumineuse. Je ne conclurai pas en disant que c’est un bon livre, car c’est évident, et c’est sans doute plus que ça. Un arrêt sur image d’une civilisation en crise, une pierre en plus dans le mausolée de granit gris que Houellebecq construit peu à peu pour notre époque, l’Occident post-apocalyptique des désastres mondiaux du XXème siècle, où nous avons perdu notre âme.

Impression personnelle

Je n’ai pas apprécié ce livre pour différentes raisons. Ce roman s’apparente pour moi à de l’autofiction qui ne dit pas son nom — nombreuses similitudes entre le personnage et son auteur : études, vie professionnelle, alcoolisme, dépression… C’est nombriliste et complaisant et à ce titre, inintéressant. La profonde misogynie du personnage me heurte. Les femmes sont réduites à leur sexe et au plaisir qu’il peut procurer. Le personnage, quand il évoque ses maîtresses, commence par les comparer selon l’anatomie de leur sexe (!). De Camille, prétendument la seule femme qu’il ait aimée, il a conservé une seule photo, d’elle en train de lui faire une fellation — certes dans un cadre bucolique, mais cela change-t-il quelque chose au fond ?

Katy  p 70, l’auteur rend un bel hommage à la femme. “Les quelques éclaircissements sur l’amour…” ne peuvent avoir été écrits par un homme misogyne !

P172 : ” La carrière professionnelle des femmes est une chose qui doit être avant tout respectée, c’est le critérium absolu, le dépassement de la barbarie, la sortie du Moyen Age.”

Les quelques scènes de sexe, notamment celle impliquant sa maîtresse japonaise et des chiens, sont sans intérêt pour le développement de l’histoire et donnent l’impression que l’auteur « se fait plaisir » à les écrire, et ça me fait plutôt rire !… Par contre, le seul passage qui m’a vraiment dérangé est celui où FCL évoque le possible assassinat du fils de Camille. Totalement inutile et discréditant.

D’aucuns ont qualifié Houellebecq de visionnaire à propos de la révolte des agriculteurs qu’il imagine. Une révolte sociale, certes, mais qui n’a pas grand-chose à voir avec celle des gilets jaunes me semble-t-il. (Le même qualificatif de visionnaire lui avait été appliqué pour la sortie de « Soumission » : mais je ne vois pas en quoi la montée au pouvoir d’un parti musulman en France et l’exécution terroriste de dessinateurs humoristiques sont liés — à part le mot commun « musulman » ?)

Je n’ai pas été séduite par le style que j’ai trouvé inégal, mélangeant des passages très littéraires et d’autres triviaux ou carrément grossiers.

La vision du monde telle que proposée par Houellebecq dans ce roman et les précédents est pour moi une caricature de l’esprit français : un esprit chagrin, critique, insatisfait permanent. Ce n’est pas ce que je recherche dans une fiction…

Katy : Moi, c’est que j’aime chez cet auteur. Il dérange, nous met mal à l’aise en nous confrontant à nos sentiments. Pas d’hypocrisie, de bienséance ni de sentiments à l’eau de rose. C’est cru, décapant, arrogant, souvent cruel et ça fait du bien ! Attendri par cet homme paumé, on se désole pour lui, on a envie de le secouer, de l’aider. Arriver à susciter de l’empathie pour ce loser, c’est quand même fort !

 

 

 

 

 

 

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